Faut-il être normal-e?

L’association Bloom and Boom, dont le credo est de questionner les normes sociales et leurs impacts sur la construction des identités, a réuni un panel éclectique pour nourrir nos réflexions le 17 mars 2016 à l’Espace Voisins à Genève. 

La sortie du dernier ouvrage de  Stéphanie Pahud, Linguiste et docteure ès Lettres, Lanormalité (L’Age d’Homme, 2016) a servi de détonateur à cette soirée. C’est par la lecture du témoignage de Christophe Tison, journaliste et auteur, que Pascale de Senarclens, fondatrice de Bloom and Boom, ouvre la discussion. Christophe Tison évoque son bricolage de vie, les phases qu’il a traversées et offre sa vision, ainsi que son vécu de la normalité.

Immédiatement, on comprend la complexité des êtres humains. Ils ne sont pas cantonnés à un modèle, ils évoluent au fur et à mesure de leurs besoins et de leurs envies, et notre époque offre une myriade de normes, certes, mais on peut, dès lors, se construire en arc-en-ciel. Papillonner ici et là, choisir, sélectionner. C’est d’ailleurs le sens du titre du livre de Stéphanie Pahud : Lanormalité, une norme, composée de normes si diverses, qu’elles ne peuvent plus revendiquer d’appartenance sauf celle d’avoir été absorbées par une personne.  L’auteure a créé ce néologisme à partir du préfixe « A » privatif, qui devient avec le « L », une nouvelle forme de norme. Une norme sans norme, en quelque sorte, ce qui offre à chacun la possibilité de s’autodéterminer par rapport à la multitude de normes, parmi lesquelles Stéphanie Pahud cite : les normes politiques, éducatives, linguistiques, corporelles ou encore vestimentaires.

Nino Rizzo, psychologue et psychothérapeute, continue sur le champ lexical en nous rappelant l’étymologie du mot « norme » : norma en latin désigne l’équerre. Un terme bien technique et qui nous ramène à la liste de la rentrée scolaire, où elle figurait systématiquement bien que son usage s’avérait extrêmement limité! Nino Rizzo nous explique que ce qui est important dans l’équerre, est l’angle de 90°. Il représente un équilibre entre les normes sociales qui entourent un individu et ce dernier. Il nous rappelle que tout être humain est normé, il ne peut exister sans codes. Le premier transmetteur est la mère, viennent ensuite la famille, la société, la culture, les amis…

Nino Rizzo met aussi le doigt sur un élément crucial : le regard des autres. En effet, c’est celui-ci façonné par d’autres normes, d’autres modèles qui juge telle ou telle personne comme faisant ou ne faisant pas partie de la normalité, alors que tout un chacun est imprégné de ses propres références. L’important est l’accordage entre le conscient et l’inconscient. L’harmonisation de notre « folie privée », source de créativité et comment elle prend forme pour que nous trouvions notre place dans un groupe, représente notre défi d’être humain.

Yvan Rihs, metteur en scène et dramaturge, fondateur de la compagnie Yvan Rihs pour le moment, décrit le théâtre comment étant à lui seul une expérience de l’identité. Dans un temps éphémère, de partage et d’exploration, des individus ouvrent une parenthèse, créent un cadre au sein duquel tout est dicible, tout est possible. On explore des tangentes de fragilités, de faiblesses, tout autant que les craquelures de l’âme pour se surpasser. Mais le monde du théâtre lui-même possède des normes. Leur questionnement constant permet de continuer à développer la créativité.

On attribue souvent à nos sociétés des qualificatifs comme « libres » ou « démocratiques », pourtant l’influence des normes se ressent de plus en plus, notamment du fait de leur multiplication, alors on crée des étiquettes afin de catégoriser les individus. Pour Lyn M, auteure, compositeure et interprète, la créativité propre à la vie consiste à sortir de sa zone de complaisance. Prendre conscience des normes pour les lire, les questionner, les bousculer, les discuter sans nécessairement se marginaliser.

Pour Lyn M, il faut « vivre quelque chose pour avoir quelque chose à dire », l’expérience est fondamentale, notamment dans le processus qui engendre le changement, la prise de conscience de notre relation à l’ordinaire. Elle déplore que l’art soit désormais synonyme de divertissement et que la recherche, justement, de cette expérience autre, ne soit plus valorisée. L’intérêt de l’art consiste à offrir une autre lecture du monde, grâce à l’aide d’auteurs dont les mots et les paroles sont véhiculés par des personnages bousculant les repères à force de de conflits, d’hésitations, de sentiments ou voire de questionnements.

Toute société est normative et a besoin que ses normes soient inculquées aux individus la composant. Ceci peut prendre des formes plus ou moins violentes. Parfois, même souvent, les réfractaires, les « déviants », paient un prix élevé de « non-conformité ». Fondamentalement, notre capacité à interroger le monde et ses normes demeure notre force. Finalement, le concept d’identité semble être un leurre, car nous ne sommes pas un, nous sommes multiples et passons constamment d’un rôle à l’autre. Nous sommes tels des diamants, nos facettes s’affinent au jour le jour, en fonction des rencontres, des envies, des événements, des lieux. C’est donc bien à nous seuls, qu’il appartient de nous façonner, pour être reconnus pour ce que nous sommes, et par là-même d’accéder à une certaine félicité.

Le site de Bloom and Boom.

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Natacha de Santignac

kaleidoscopes.ch